Chère Marguerite,
J’aimerais tellement pouvoir converser avec toi en ce moment. Toi qui m’aurais parlé de ces temps, pas si lointains, où la vie était autre.
Toi qui t’inquiétais tant des tiens, de ton clan familial, comment aurais-tu vécu cette crise ? Comment nous l’aurais-tu racontée à travers tes souvenirs, toi qui a vécu d’autres époques reliées à ta génération.
J’aimerais partager avec toi, ma belle grand-mère, ce bout d’existence qui marquera à jamais la mienne. Demain, dans un futur de 30 ans, je serai toi. J’aurai près de 85 ans, pas si loin de toi quand j’y pense, de l’âge où tu nous a quittés.
Encore aujourd’hui, dans mes souvenirs, j’entends ta voix, je perçois ton visage, tes beaux cheveux blancs, tes yeux doux mais dans lesquels passaient parfois l’angoisse, l’anxiété. Comment se comporteraient-il actuellement dans un CHSLD où tu serais possiblement confinée.
Toi qui a perdu tes amis un à la fois au fil des ans, qui se sentais si seule à la fin de sa vie, dans un monde où tu percevais avoir rempli ta mission, avoir réalisé ce que tu devais vivre, j’aimerais pouvoir encore me lancer avec toi dans de grandes discussions, en fait, j’aurais encore tellement à apprendre de toi et l’âge pour le faire.
Moi qui aime écrire, j’aurais pu même rédiger un bout de ta vie que j’aimais tellement t’entendre me raconter. Comme la fois où grand-papa nous a quittés, te devançant de quelques années. Tu te souviens comment tu as partagé avec moi ce bel amour qui parfois t’a fait souffrir. Et dont tu osais pour une première fois dire combien cela fut intense en joie mais aussi souffrant dans quelques adversités.
Tu ne serais pas fière de nous, belle Marguerite, de voir comment nous traitons les gens de ton âge. En ce moment, tes pairs tombent au combat d’un puissant virus qui leur ravage les poumons pour les transformer en des larves humaines. Les préposés responsables d’assouvir leurs souffrances tombent aussi, non par solidarité, bien sûr, mais davantage par épuisement physique et pour certains, d’avoir été imprégnés de son empreinte mortelle.
Nous vivons une bien drôle d’époque Marguerite. Les pays qui faisaient front commun pour la croissance économique sont maintenant divisés tentant de protéger leur population respective des attaques microbiennes de l’autre. Peux-tu croire que nos amis américains et nous- mêmes, nous sommes distanciés aux frontières, par souci de protection. Eh oui, les « blue birds » ne sont plus que de frêles petits vieux revenus à la maison par obligation. La Floride, joyau de leur nid douillet hivernal, a dû les renvoyer à la maison par le premier avion venu.
Te connaissant, tu saurais comment t’occuper en tes temps de pandémie. Femme de maison accomplie, membre des fermières un jour, fermières toujours, tu n’aurais de cesse de préparer du bon pain, de coudre un vêtement ou de papoter au téléphone avec tes amies. Ça c’est la grand-mère que moi j’ai connue. Toujours active, sociale, au service des autres. Ton cœur était grand, ton esprit alerte et ton talent immense de toutes ces choses qui t’ont passionnée au cours de ton existence.
Marguerite, merci d’avoir fait partie de ma vie, de m’avoir permis de te côtoyer autant. Nous avons été choyés tes petits-enfants de ta présence et de l’exemple que tu as été pour nous. Femme moderne dans une société qui ne te permettait pas toujours de t’accomplir autant que tu aurais pu, tu as réussi à devenir un être entier, passionné, allumé, une femme que tous aimaient rencontrer. Car venir à ta rencontre était une source de plaisir, sache-le encore.
Quelques fois par année, j’ai cette converse avec toi. Je sais, il m’est impossible de te laisser partir complètement. Je t’aime toujours autant et te sens là, dans mon cœur, dans mon esprit et dans mon âme. Parce qu’à l’intérieur de moi, tu vis éternellement.
A bientôt ma belle grand-mère.
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